Académie d ’ Aix en Provence

1927

La Fondation de Lourmarin Laurent-Vibert

Création d’une Villa Médicis à la française

Claude-Alain Sarre


C’ est vers 1480 que Foulques d’Agoult, seigneur de Lourmarin, fait construire, sur le rocher qui domine ce charmant village du Luberon, les premiers éléments de son château dans le style gothique finissant, ce que l’on appelle aujourd’hui « le vieux château » ; en 1493, sa nièce Louise reprend les travaux, en installant notamment une loggia de bois, comparable à celle des châteaux du Val d’Aoste ou du Piémont. En 1527, le fils de Louise, Louis d’Agoult, lance la construction du « Château neuf », conçu au départ comme un château fort, un quadrilatère cantonné de tours rondes, mais qui ne sera jamais terminé.

Après la mort de Louis, sa veuve, Blanche de Lévis, achève la construction vers 1542. Elle abandonne le gothique pour le style nouveau, Renaissant, directement inspiré de l’antique d’après le traité retrouvé du romain Vitruve : le style des fenêtres de la façade sud, le vocabulaire architectural extérieur de la tour de l’escalier à vis, illustrent à merveille ce choix novateur. C’est ce Château neuf qui nous offre aujourd’hui le premier exemple en Provence, d’un château Renaissance.

Après les d’Agoult, plusieurs familles se succèdent au xviie siècle, puis les Bruny de La Tour-d’Aigues le conservent jusqu’à la Révolution avant de le vendre, en 1801, à leur régisseur, Girard. Le château va passer alors de main en main avant d’être vendu, en 1884, avec les 62 hectares de son domaine à un négociant marseillais, Alfred Piaget, qui le donne à sa fille ; Piaget a acheté le château bien malgré lui car, en réalité, ce sont les seuls revenus du domaine qui l’intéressent. Conséquence : le château inhabité devient inhabitable, servant, soit de bergerie abritant chèvres et moutons, soit de refuge pour des vagabonds ou des gitans se rendant au pèlerinage annuel des Saintes-Maries-de-la-Mer.

N’arrivant pas à trouver un acquéreur pour leur bâtisse tombée en ruines, les Hérisson-Piaget en sont réduits, après la guerre de 1914-1918, à chercher à en vendre au moins les pierres : un entrepreneur de travaux publics paraît être le seul à pouvoir s’intéresser à ce genre de carrière.

C’est à ce moment-là qu’apparaît un sauveur imprévu, un sauveur qui n’a que 35 ans mais déjà toute une histoire : on ne peut pas comprendre la renaissance du château de Lourmarin si on ne connaît pas d’abord l’histoire de ce chevalier blanc, Robert Laurent-Vibert.

Robert Laurent est né en 1884 à Culoz, dans l’Ain. Son père, alors âgé de 50 ans, a été, pendant vingt ans, sous-officier, avant de devenir « agent temporaire de travaux publics » ; sa mère a alors 37 ans et sa marraine, Joséphine Laval, est une amie très proche de sa mère. Robert a un frère aîné, Georges, né huit ans avant lui.

La vie de Robert Laurent peut se lire comme le scénario d’une pièce en cinq actes.

Acte 1. Une petite enfance agitée, 1884-1894.

Après trois années à Culoz, le jeune Robert va passer trois autres années en Guyane. En effet, son père s’est engagé comme « piqueur de quatrième classe des travaux du service de la relégation à la Guyane », (la relégation, qui vient d’être créée en 1885, entraîne l’exil perpétuel des délinquants récidivistes), dont il a le profil idéal ; il pourra ainsi tripler son maigre salaire.

Le 30 mai 1887, les quatre membres de la famille Laurent embarquent à Rochefort. Leur séjour à Saint-Jean-du-Maroni puis à Saint-Laurent, capitale du bagne, enfer des camps forestiers, est effroyable. Dès 1890, la mère, très malade, doit rentrer avec ses fils en France où elle meurt en 1892 ; le père meurt en 1894 à Cayenne, d’une « fièvre pernicieuse ».

À dix ans, voilà Robert orphelin de père et de mère. Sa marraine a épousé un droguiste lyonnais, François Vibert, né en 1848, dont les affaires sont prospères, notamment parce qu’il vient d’acheter l’exclusivité, pour la France et ses colonies, d’un produit capillaire inventé par Charles Hahn, pharmacien genevois : le Pétrole Hahn, dont le symbole est un coq (hahn, en allemand), toujours présent au xxie siècle. Les Vibert n’ont pas d’enfant et ils adoptent leur filleul qui s’appellera désormais Robert Laurent-Vibert.


Acte 2. De brillantes études, 1894-1911.

À Lyon, Robert est élève de l’école Ozanam, puis du lycée Ampère où le professeur de rhétorique, Édouard Herriot, « mon maître », le pousse à se présenter à l’École normale supérieure. Il y est admis sixième, puis reçu à l’agrégation d’histoire à 23 ans, avant de passer deux années à l’École française de Rome, avec d’autres jeunes gens d’avenir : Jérôme Carcopino, Louis Hautecœur, René Massigli. À la rentrée scolaire de 1910, il est nommé professeur au lycée de Lons-le-Saunier, où il croit débuter une carrière d’enseignant. Dans son discours à la distribution des prix de juillet 1911, il plaide pour l’histoire, en montrant que l’étude du passé n’est pas « un songe évanoui », mais contribue à « orienter notre action, à lui donner force et dignité ».


Acte 3. L’apprentissage des affaires, 1911-1914.

François Vibert, malade, demande à son fils adoptif de se « mettre en congé pour prendre, sous [son] contrôle, la direction du Pétrole Hahn ». Robert découvre alors un monde inconnu, et il écrit à un ami : « Me voici commerçant et heureux de l’être ; j’attends avec impatience le plaisir de te revoir pour te mettre au courant de ma vie. » Dès 1912, François Vibert meurt, Robert lui succède et prend à cœur ses nouvelles responsabilités : il obtient la concession Hahn pour la Russie, l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, il crée une cité pour logements ouvriers, il crée et préside le Syndicat de la parfumerie, puis le Patronage laïque de Lyon où il entend « poursuivre l’œuvre de désintéressement, si nécessaire à l’éducation et à la protection de l’enfance ».

Acte 4. La guerre, 1914-1919.

Mobilisé en juillet 1914, il apprend au front, en novembre, la mort de sa mère adoptive : le voici seul héritier de l’entreprise et de la fortune familiales. Après un an sur la Somme et en Champagne (promu lieutenant, blessé, il reçoit la Croix de guerre), on l’envoie à Salonique où il crée un bureau commercial pour approvisionner la population et faire connaître en France les produits macédoniens, mais aussi une revue, Les Cahiers d’Orient. Fin 1918, il est rappelé à Paris auprès du secrétaire d’État à la marine marchande, avant de participer à la commission économique qui prépare le traité de Versailles.

Acte 5. La maturité, après 1919.

Démobilisé en octobre 1919, Robert Laurent-Vibert peut reprendre ses activités à la tête du Pétrole Hahn, où son ami Alphonse Prelle l’a remplacé durant la guerre. S’il est redevenu un chef d’entreprise efficace et innovant, surtout en matière sociale, il veut dépasser ce seul domaine : « L’homme d’affaires est un chevalier des temps modernes. J’estime de mon devoir de protéger la civilisation française en la personne de ses artistes, ses savants, ses écrivains. » La mondialisation au service de la civilisation ? Maintenant, il se passionne pour la Méditerranée, l’Italie, mais aussi le bassin oriental : la Grèce, le Proche-Orient qu’il visite à plusieurs reprises.

Voilà donc l’homme qui, en janvier 1921, à l’occasion d’un voyage sentimental auprès de son amie, Mme Lecoq — elle fut institutrice à Cadenet, et son mari a dirigé le lycée français de Salonique —, va découvrir Lourmarin et son château en ruines. C’est le coup de foudre, le rendez-vous de deux êtres qui se cherchaient sans le savoir :

– un vieux château, abandonné depuis longtemps, sans âme et menacé de mort ;

– un homme, jeune encore, riche, libre, cultivé, que la vie a détourné de sa vraie carrière.

Il croit en des valeurs qu’il retrouve dans ce village : la lumière, le ciel, la beauté du paysage lui rappellent la Grèce et la Toscane. Fidèle à l’héritage de la Renaissance italienne, il prend plaisir à restaurer, à décorer à son goût. Ainsi, « le chevalier des temps modernes » va se sentir chez lui à Lourmarin, entouré d’amis fidèles.

À ce jeu, tout le monde est gagnant : Robert Laurent-Vibert, le château, le village.

Le maire de Lourmarin le dira très bien, en 1922 : « La restauration du château, entreprise par M. Vibert, est une occasion pour le pays de profits et d’avantages incontestables ; cette entreprise, qui a préservé de la ruine un des plus beaux et des plus intéressants monuments de la région, est susceptible d’attirer de nombreux touristes dans le pays et elle mérite l’encouragement du conseil municipal ». Affirmer une vocation touristique malgré les routes, les voitures et les équipements de 1922 ? Belle vision d’avenir : bravo, monsieur le maire !

Le 1er février 1921, l’industriel lyonnais achète « l’ancien château, en ruines, avec terrain de 61 ares autour formant terrasses, au prix de 8 000 francs », environ 700 000 euros ; deux ans plus tard, il complète ce premier achat par celui de huit hectares autour du château.

Mais tout reste à faire. Pendant quatre années, il va dépenser des sommes considérables et consacrer beaucoup de temps et de soin afin de redonner au château tout son lustre, avec l’aide de nombreux artisans de Lourmarin, dont Henri Baumas, dit Fresquet, Albert Chauvin, dit le Tardon, tous deux maçons, et Eugène Vaux, dit Nène, le transporteur.

Robert Laurent-Vibert sera aussi assisté, dans ses travaux de restauration, par deux peintres d’Avignon : Charles Martel (une salle du château porte son nom) et Beppi Martin.

Enfin, il passe une convention avec le conseil municipal qui lui permet d’approvisionner le château en eau mais qui, en échange, assure à la commune le nettoyage de toutes les canalisations et les réparations qui vont améliorer l’alimentation en eau du village : aujourd’hui, une fontaine près du temple rappelle cet accord bénéfique pour les deux parties.

Le 13 mars 1923, Robert Laurent-Vibert est élu associé régional de l’Académie d’Aix-en-Provence présidée par Édouard Aude, conservateur de la bibliothèque Méjanes, l’un de ses amis proches. Trois jours plus tôt, il a rédigé son testament, prévoyant notamment le legs à cette académie de son château de Lourmarin, de son immeuble du 15 boulevard des Belges à Lyon et de « tous les livres, gravures, tableaux, dessins, autographes et meubles de cet immeuble, destinés à être transportés et installés au château de Lourmarin ».

En contrepartie, l’Académie aura la charge de constituer la Fondation de Lourmarin Laurent-Vibert. Elle sera créée, puis reconnue d’utilité publique par décret du 31 août 1927, notamment grâce au bâtonnier Alfred JourdanAA.

Ne nous étonnons pas de voir un homme qui n’a pas encore quarante ans penser ainsi à assurer l’avenir d’un château qu’il vient de sauver de la destruction en l’achetant, en le restaurant, en lui apportant ses collections d’objets d’art et une bibliothèque de plus de 25 000 livres consacrés surtout aux voyages.

Sa motivation est claire : il n’est pas marié, il n’a pas d’enfant, mais il tient à préserver ce merveilleux monument, son enfant adoptif en quelque sorte, en le donnant — quand il disparaîtra — à l’Académie d’Aix-en-Provence à laquelle il fait toute confiance pour perpétuer son beau dessein : en faire un foyer de culture au cœur du Luberon.

Hélas ! le 27 avril 1925, deux ans seulement après ce legs somptueux, Robert Laurent-Vibert meurt des suites d’un dramatique accident de voiture survenu lors d’un de ses voyages de retour de Lourmarin à Lyon, comme Albert Camus trente-cinq ans plus tard.

Sa prévoyance n’était donc pas injustifiée, ni la confiance qu’il avait accordée à l’Académie d’Aix-en-Provence, puisque depuis quatre-vingts ans, elle assure avec succès la mission qu’il lui avait confiée, comme l’affirmait déjà, dès 1928, son président, Mre Jourdan : « Maintenant, la Fondation vit ; le château est aménagé avec un goût merveilleux, une harmonie délicieuse des couleurs et des meubles. Les publications vont bientôt reprendre ; bientôt, comme à la Villa Médicis de Rome, des pensionnaires viendront méditer et produire, dans l’atmosphère recueillie du château et sur ses terrasses élégantes. »

Oui, le château de Lourmarin vit, il rayonne. Chaque année, il accueille plus de 25 000 visiteurs comme l’avait pressenti le maire dès 1922 ; il propose une dizaine de conférences, de nombreux concerts dont ceux du célèbre Bonheur Musical, des expositions, plusieurs journées à thème (Journées du Luberon, Journées Albert Camus, Journées Henri Bosco, Journées scientifiques, Journées de l’Académie d’Aix-en-Provence).

En 2001, il a accueilli le grand écrivain Gao Xing-Jian, prix Nobel 2000, qui a bien voulu inaugurer la nouvelle bibliothèque municipale. Henri Bosco, écrivain amoureux de la Provence, a résidé plusieurs années au château, car il avait, à Salonique, connu Laurent-Vibert qui était son ami : « Humaniste vivant, ivre d’action, il avait le sens de l’Empire, le goût des lois brèves et fortes. Il avait choisi, pour emblème de ses livres, une galère dans le vent. »

Chaque été, de jeunes pensionnaires y passent un mois afin d’y poursuivre leurs travaux en s’imprégnant de l’atmosphère de cet endroit unique ; ainsi, Lourmarin maintient avec honneur et fidélité sa vocation de foyer culturel.

Le petit garçon qui a vu sa mère et son père tués par le bagne de Cayenne serait heureux et fier de son œuvre et de la réussite qu’il a rendue possible.

      

   L’installation de l’Académie à Aix  se consolidait quand Robert Laurent-Vibert (1884-1925), riche industriel lyonnais tombé amoureux du village de Lourmarin en 1921, acquiert le prestigieux château qui domine le paysage du Luberon. Devenu membre correspondant de l’Académie d’Aix, il rédige, en sa faveur, un testament qui stipule qu’en cas de malheur elle hériterait de ces bâtiments magnifiquement restaurés, à charge pour elle de continuer son œuvre : « protéger la civilisation française en la personne de ses artistes, ses savants, ses écrivains ». En 1925 un tragique accident oblige les académiciens à passer à l’acte. Ils créent la Fondation de Lourmarin Laurent-Vibert,  reconnue d’utilité publique dès 1927 et destinée à gérer cet énorme capital, sous la présidence d’un Académicien élu.


Depuis, comme une véritable Villa Médicis de Provence, le château accueille de jeunes artistes qui viennent y « poursuivre leurs travaux en s’imprégnant de l’atmosphère de cet endroit unique ». Plus de 25 000 visiteurs par an admirent cette magnifique bâtisse Renaissance où se déroulent conférences, concerts et prestations artistiques multiples.


Au total, les académiciens d’Aix assurent la pérennité d’un ensemble patrimonial prestigieux mis à la disposition de tous ceux qui s’intéressent au riche capital historique de la Provence.







Le château de Lourmarin

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